Voici l’extraordinaire et combien triste, récit d’Edgar Doiron, âgé de 97 ans.

Vêtu de ses plus beaux habits, l’homme nous accueille avec une franche accolade. Puis, il nous invite aussitôt à prendre place à ses côtés afin de visionner un reportage datant de 2005 relatant la visite des anciens combattants canadiens en sol hollandais où ils furent honorés. Dès les premières images, on comprend aussitôt l’importance du rôle joué par nos soldats canadiens dans la libération des Pays-Bas et du peuple néerlandais du contrôle des Allemands.

Sur la table, Monsieur Doiron a disposé l’ensemble de ses archives personnelles, précieusement conservées. L’homme, visiblement atteint d’une surdité importante, ne comprend pas les premières questions, qu’on lui pose. Mais, cela importe peu, car devant un tel homme, nous ne parlons pas, nous écoutons.

 

L’ancien combattant, débute son récit en précisant qu’il s’est enrôlé dans l’armée canadienne en 1941 sans en souffler mot à personne. Il avait alors 19 ans.

« Dans la troupe, il y avait un gars, qui venait de se marier deux semaines avant. Le gars était tireur d’élite dans les airs. Il a été tué, ça pas été long. En 2005, sa veuve nous a accompagnés en Hollande. Elle voulait se rendre sur la tombe de son mari, elle n’y avait jamais été. Une fois sur place, elle est tombée raide morte. La guerre a fini par la tuer, elle aussi.

Les horreurs de la guerre

« On m’a déjà demandé quel peuple avait le plus souffert. J’ai répondu la Hollande et l’Allemagne. Pourquoi l’Allemagne? Parce qu’après la libération des Pays-Bas, l’Allemagne a été bombardée jour et nuit, sans arrêt. Je ne parle pas des Allemands de Hittler, eux autres ça ne compte pas, je parle du peuple allemand. Lui, il a souffert, mais on n’en parle jamais. La Hollande a souffert comme vous ne pouvez pas imaginer. Ils ont souffert de famine. Pendant 3 ans, ils se sont nourris de bulbes de tulipes. Ils crevaient de faim. Les enfants étaient maigres, ils tenaient à peine debout avec leurs petites jambes et leur ventre rond. Nous voulions leur donner du chocolat, mais nous n’avions pas le droit de leur en donner, ils risquaient de se tuer entre eux autres pour en avoir. En plein hiver, ils étaient nus pieds dehors. C’était terrible », poursuit Monsieur Doiron, larme à l’œil.

Le nonagénaire confie avoir eu très peur, plusieurs fois. Jamais, il ne pourra oublier le silement des balles, le bruit infernal des bombardements, la vision des morts à perte de vue et cette constante noirceur dans laquelle ils étaient tous plongés. Il raconte avoir veillé durant 5 jours et 5 nuits, sans boire, manger et dormir, le corps des soldats morts au combat. « Nous devions attendre la Croix-Rouge, car il n’y avait qu’eux, qui pouvaient les enterrer. Nous devions veiller les corps pour empêcher les animaux de les manger et les Allemands de les voler. Il fallait éviter qu’ils n’enfilent leurs habits et se fassent passer pour des Canadiens. », raconte Edgar Doiron avec une étonnante lucidité.

L’homme d’honneur s’empare d’un cadre posé derrière lui, avant de se perdre quelques instants dans ses douloureux souvenirs. « Vous voyez les trois strikes sur mon uniforme? Quand tu en avais trois, tu pouvais rentrer au pays. On avait ça quand on était atteint d’une blessure mortelle. J’en ai eu trois assez rapidement. J’ai refusé de partir. Je voulais continuer de me battre avec les autres. Mon cousin est mort là-bas. Je ne pouvais pas revenir, je devais continuer ».

Monsieur Doiron, poursuit en racontant que la vision des soldats morts ne l’a jamais quittée. Il se souvient de ces corps démembrés, des soldats éventrés. « Quand je suis revenu au pays, je perdais connaissance à la vue du sang. J’en avais trop vu, je n’étais plus capable d’en voir. C’est épouvantable ce qui s’est passé là-bas. Les Allemands forçaient des familles au complet, à rentrer dans les chambres à gaz. Certaines mères qui tenaient leur poupon dans leurs bras tentaient de déjouer les gardiens en déposant rapidement leur bébé sur le sol dans le corridor, pour ne pas les rentrer avec elles dans la chambre. Dans ce temps-là, les gardiens ouvraient la porte et lançant les bébés comme s’ils étaient des roches. C’était épouvantable, vraiment épouvantable », laisse échapper l’homme conscient que nous pleurions à chaudes larmes en l’écoutant.

Nous concluons l’entrevue, en demandant à notre hôte, s’il est conscient qu’il est un véritable héros. Il hausse les épaules, puis répond simplement « les héros sont morts là-bas, moi je n’ai fait, que ce qu’il fallait que je fasse ».

Mélanie Calvé

Mélanie Calvé

Journaliste

6 Commentaires

  • Avatar Louise Danis dit :

    Wow! Quelle belle plume Mélanie! Tu es un réel appui pour nous faire apprécier ce grand homme!

  • Avatar Isabelle Bard dit :

    Quelle triste histoire qu’est la guerre qu’il a vécu. Quel poignant témoignage d’un être fort et qui a dû très certainement s’endurcir et qui a sûrement dû à réapprendre comment être doux. Merci de partager avec nous vos peurs et vos peines. Merci de vous être battu avec tant d’autres, pour notre liberté et notre futur.

  • Avatar Louise Danis dit :

    C’est fou Mélanie! Je ne me souvenais pas d’avoir lu cet article et je le relis ce matin et la même envie de te dire que tu as une superbe plume me revient! Pour me rendre compte que je t’avais aussi laissé un commentaire en septembre! Hahaha! Tu as définitivement une superbe plume madame! Bonne Journée du Souvenir!

    • Mélanie Calvé Mélanie Calvé dit :

      Madame Danis, sachez que votre commentaire me va sincèrement droit au coeur. Écrire, c’est ma vie et lorsque les gens manifestent leur appréciation, cela donne littéralement un sens à ma vie. Merci, vraiment.

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