Pardonne-moi ma grande. Pardonne-moi de ne pas avoir saisi l’ampleur du mot anxiété, de ton anxiété, de ta réalité. Je l’avoue honteusement, je croyais que l’anxiété se gérait par notre propre volonté.

Te souviens-tu ma grande la première fois que tu as refusé de sortir de l’auto pour entrer dans le commerce devant lequel je venais de garer la voiture? Tu t’es mise à paniquer en me suppliant de partir. Après quelques minutes à négocier avec toi, j’ai monté le ton en te disant « arrête de niaiser et viens avec moi » !

Je l’ignorais alors, mais c’est précisément à cet instant que j’ai minimisé ton mal être intérieur pour la première fois. Je ne t’ai pas rassurée, je ne t’ai pas comprise. Je t’ai bousculée, tu t’es refermée.

 

Par la suite, chaque fois que je partais faire des commissions, tu restais à la maison en mentionnant simplement que tu n’aimais pas les gens. Puis, tu as commencé à t’isoler de plus en plus. Je l’avoue ma grande, je ne comprenais pas. Je pensais que l’adolescence te rendait asociale. À plusieurs reprises, tu as mentionné ton mal de vivre. Je l’avoue ma grande, je pensais que tu dramatisais, que tu amplifiais la situation, que ça passerait au fil des saisons.

 

Tu ne voulais plus aller à l’école. Le matin, tu avais mal au ventre, parfois tu vomissais. Encore une fois, je croyais que c’était un amalgame de paresse et de manipulation. Certains jours, tu allais pourtant si bien. Tu te préparais pour l’école, heureuse d’aller rejoindre tes amies. D’autres jours, tu pleurais en me suppliant de rester à la maison. Je l’avoue ma grande, je pensais que c’était dans ta tête, que tu étais une grande dramaturge. Je ne comprenais pas, que tu vivais certaines périodes d’intimidation qui te causaient une anxiété si généralisée que tu aurais alors préféré mourir que d’affronter ce mal de vivre qui te rongeait. J’avais fait le lien que chaque fois que ton amie était malade tu l’étais alors dans ma tête, tu ne voulais pas aller à l’école parce que “ta best” n’y allait pas. Je ne comprenais pas, que l’idée d’être seule à l’école t’angoissait au point d’être réellement malade physiquement.

 

Je ne pouvais pas comprendre, parce que je suis le genre de personne qui gère mes émotions et mes incertitudes au quart de tour. Si tout va mal, si je stresse, je respire et je repars en force. Je pensais que tout le monde était comme moi. Je pensais que ceux qui s’en faisaient pour des riens, choisissaient de focaliser sur le négatif. J’étais persuadée ma grande, que les gens choisissaient de voir le verre à moitié vide. Je pensais qu’angoisser pour tout et pour rien était une mauvaise gestion de nos émotions et qu’avec un peu de volonté, tout le monde pouvait bien aller.

 

Je ne comprenais pas que tes crises d’angoisse n’étaient pas que dans ta tête. Tu souffrais de maux de tête, de maux de cœur, tes jambes étaient molles, mais je croyais qu’avec un peu de volonté tu pouvais te secouer, t’accrocher un sourire et entreprendre normalement ta journée. Je pensais que « ça allait passer ». Je pensais que travailler, voir du monde t’aiderait tandis que cette perceptive t’angoissait au point de ne plus dormir. Pardonne-moi ma grande, j’avais tout faux.

 

Le jour où tu m’as regardée en me criant que tu n’en pouvais plus, que tu voulais mourir pour que ta souffrance cesse une fois pour toutes, j’ai compris que je n’avais rien compris. Jamais, je n’oublierai ton regard. Tu avais peur de toi-même. Peur de ce que tu pourrais te faire de pire, que ce que tu te faisais depuis des mois. Tu avais peur d’appuyer plus fort sur la lame avec laquelle tu t’entaillais les bras depuis trop longtemps.

 

Ce n’était pas dans ta tête. C’était réel, c’était ta réalité à toi. Tu hurlais ta souffrance, ton désespoir et moi je ne l’entendais pas. Ma grande, merci de ne pas avoir mis fin à tes jours. Merci de m’avoir donné plusieurs avertissements, d’avoir tenu à la vie au point d’endurer mon ignorance, d’endurer ta souffrance.

 

Depuis, nous avons consulté. À peine deux rendez-vous et une légère médication plus tard, te voilà enfin libre et heureuse. Tu ne ressens plus la peine à la puissance mille. Maintenant, elle est dosée, tu peux désormais la supporter. Tu ne veux plus mourir chaque fois que ça ne va plus.

 

Ce n’est pas parce que je ne comprenais pas que cela n’existait pas. Je n’aurais pas dû te répéter un millier de fois « ça va aller ». J’aurais dû te dire dès la première fois « je te comprends, je vais t’aider ».

 

Pardonne-moi ma grande, d’avoir mis autant de temps à voir les marques sur tes bras, sur ton cœur et dans ton âme. Pardonne-moi ma grande, maintenant je te comprends, maintenant je sais à quel point tu as été courageuse. Cette lettre est pour toi ma grande, pour te demander pardon mais elle est aussi pour les autres Mamans, pour leur dire qu’une simple consultation auprès d’un professionnel peut sauver la vie de leur enfant.

 

Ma grande, le bonheur te va si bien. Tu es si belle et si sereine. Dire que tout ce qu’il te fallait c’est que ta mère t’écoute, te comprenne et te prenne la main pour te conduire vers cette professionnelle qui savait ce qu’il te fallait. Si moi j’ai pris autant de temps à comprendre, elle t’a tout de suite comprise.

 

Signée ta Maman qui est fière de toi xxx

Mélanie Calvé

Mélanie Calvé

Journaliste

Un commentaire

  • Avatar Manon dit :

    Merci ,pour ces mots, merci pour cette véracité, merci pour cette grande vérité,qui nous touche plus que l’on pense ! Ho que tu m’as touchée, tu m’as arracher plusieurs larmes… merci pour ton écriture, ces mots nous aident à comprendre…

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