Prendre son courage à deux mains et parler

Aujourd’hui, la tempête médiatique, l’ouragan social ont ramené les souvenirs sur la grève. Les vagues, ma collègue les sent dans le creux de son ventre quand elle repense à ce moment pénible.

 

Ça arrive rarement. En fait presque jamais que j’écrive un éditorial dans le Première Édition.

Je ne l’aurais pas fait, n’eût été du courage de l’une de mes collègues.

Nous sommes vendredi matin et je termine la tombée du journal.

Dans le cadre de porte de la salle de rédaction, j’aperçois son visage livide.

Elle désire me parler. Maintenant.

Ça bout à l’intérieur d’elle. Une boule. Une masse qui a commencé à se former il y a 42 ans. Et qui la mine encore et toujours. Souvent.

Ce matin, elle doit parler à quelqu’un. Et c’est moi qu’elle a choisi. Un collègue, un ami, une épaule.

Si elle a pris son courage à deux mains aujourd’hui, c’est qu’elle a pris la queue sale et dégoûtante d’un membre de la famille il y a 42 ans. Dans sa bouche. De force.

Elle avait 5 ans.

Ça la plombe

Encore aujourd’hui, elle à de la difficulté à se remettre de l’épisode qui s’est déroulé dans la grange derrière chez sa tante.

Elle. Sa petite frimousse brune, 5 ans. Sa sœur, 6 ans. Le vieux cochon, son pénis dégoûtant.

Elle voit la scène encore aujourd’hui. Elle a les yeux en flamme. Seul sourire sur son visage quand elle raconte cet épisode immonde de sa vie, c’est que sa sœur a mordu la bite du vieillard.

Mais ça n’a rien changé.

Le mal avait pénétré sa chair. Les images sont dans son cerveau pour le reste de ses jours.

Elle a encore du mal, aujourd’hui, plus de quatre décennies plus tard, à se retrouver dans une grange. Même le bois de grange lui rappelle l’inceste.

Elle ne veut plus aller rendre visite à sa tante. Elle n’a jamais pardonné à ce Belzébuth d’avoir inséré son intimité dans la sienne.

Elle a du mal à pardonner à ceux à qui elle a raconté son histoire, et qui n’ont rien fait.

Qui ont préféré préserver l’image d’une famille saine.

C’était les années 70 et les choses étaient différentes.

Les villages de la Gaspésie ne sont pas grands. Ça aurait créé des remous. Fais d’énormes vagues. Propagé la tempête. Un ouragan social.

Aujourd’hui, les vagues, c’est dans le creux de son ventre que ma collègue les ressent quand elle pense à ce pervers qui a été protégé pour sauver les apparences.

Quand elle voit sa sœur de 6 ans mettre la chose dans sa minuscule bouche.

Vieille charogne.

Plus jamais

Elle en a parlé à ses parents. À son oncle, sa tante. Les adultes l’ont cru. Mais ils n’ont pas agi. Ils devaient surveiller le clébard.

Pourtant, quand elle allait déposer son manteau dans la chambre lors des réunions de famille, il la suivait. Langue à terre, espérant que quelque chose se passe. Espérant enfoncer un clou de plus dans ce morceau putréfié qu’il a plombé dans le cœur de mon amie.

Aujourd’hui il est mort. Et j’espère qu’il ne repose pas en paix. Mais elle lui en veut toujours. Et ce sera comme ça pour longtemps. Pour la vie.

Et elle aimerait que son oncle, un homme bien vu de la société, là où il demeure encore aujourd’hui, réponde de ce qu’il aurait fait si ça avait été ses propres filles.

Elle, elle a réussi à faire sa vie, sans trop y revenir.

Mais avec la semaine qu’elle vient de vivre, ça a tout remué en dedans.

Les souvenirs, sont revenus jeter sur la plage, ces déchets qui ont longtemps été immergés, mais qui ne seront jamais noyés. Elle souhaite que d’autres, comme elle, soient capables un jour de trouver un ami pour lui raconter.

Que les victimes, des femmes, mais aussi de nombreux hommes, que sa sœur, que la voisine qui a aussi subi le vieux porc, soient capables de dire ce fameux #moiaussi.

Je suis content d’avoir pu être là pour toi. Si j’avais pu y être il y a 42 ans, j’aurais sûrement agi.

Je l’ai promis à mes proches. Que si un jour quelque chose du genre, que l’irréparable soit commis, je serai là.

Dénoncez, ne vivez pas avec ce morceau avarié en vous. Parlez-en autour de vous. Trouvez la personne de confiance qui sera capable de vous soutenir, de mettre en mot, ce que vous avez retenu pendant trop longtemps.

Je suis avec toi mon amie. Je serai toujours là pour toi et d’autres victimes.

 

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À propos de l'auteur

Yanick Michaud

Directeur de l'information

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1 commentaire

  1. Claire Gingras

    Ile-Perrôt 25 octobre 2017

    Monsieur Michaud,

    J’ai lu votre éditorial du 21 octobre dernier et il m’a vraiment touchée. Vous êtes un homme d’honneur, loyal, honnête, humain et respectueux. Je suis heureuse pour la personne qui vous a parlé de son agression. Elle a enfin été entendue dans sa souffrance! Elle a enfin été entendue dans l’importance de dénoncer ce qui n’est pas acceptable. Vous avez brisé le cercle vicieux de l’isolement, du silence, de la fausse culpabilité et de la honte. Mais surtout, vous n’avez pas banalisé son histoire; çà, c’est extraordinaire !!!! Je remercie le ciel qu’il y ait des gens comme vous sur la terre.
    Merci pour moi aussi. Grâce à vous, j’ai eu le coup de pouce nécessaire de contacter une psychologue afin de dénoncer l’abus de pouvoir et l’agression que j’ai subie dans mon enfance par ma mère.
    Claire

    Répondre

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