Plusieurs zones grises demeurent

Tragédie de BEM Souvenirs et Feux d’artifice inc.

Le 20 juin 2013, une explosion majeure a causé le décès de deux employées de l’entreprise BEM de Coteau-du-Lac. Près de 10 mois plus tard, la CSST dépose son rapport d’enquête. Des causes probables sont identifiées, mais plusieurs zones grises demeurent.

Jean-Luc Arpin, Claude Lemire et Paul © Daniel Cuillerier
Jean-Luc Arpin, Claude Lemire et Paul © Daniel Cuillerier

Devant une horde de journalistes en quête de réponses, Paul Bélanger, inspecteur responsable de l’enquête, Claude Lemire, directeur en santé et sécurité par intérim de la Direction régionale de Valleyfield, et Jean-Luc Arpin, directeur et inspecteur en chef des explosifs de la Division de la réglementation des explosifs de Ressources naturelles Canada, ont pris la parole pour faire la lumière sur les causes de la tragédie.
Le rapport d’enquête de la CSST fait état de six causes probables pour expliquer l’incident, dont certaines pratiques non conformes qui augmentaient de manière considérable les risques auxquels les employés étaient exposés. L’absence de témoins et l’état des débris rendent impossible l’identification irréfutable de la source de l’explosion.

Rappel des faits

Le matin du 20 juin 2013, Nicole Brisson et Françoise Lacroix se rendent à l’entreprise BEM, où elles travaillent depuis près de cinq ans à titre de commis d’entrepôt. Vers 8 h, elles se dirigent vers le bâtiment nommé M-5, servant à l’entreposage des pièces pyrotechniques professionnelles à grand déploiement et d’allumettes électriques. C’est à l’intérieur de ce bâtiment qu’une première explosion est survenue, se propageant par la suite à l’entrepôt principal.

Vers 8 h 40, une colonne de fumée visible à des kilomètres à la ronde envahit le ciel de Coteau-du-Lac. Plus de 150 sapeurs issus de 14 services d’incendie investissent les lieux pour maîtriser le brasier. Durant les opérations, les corps de Nicole Brisson et de Françoise Lacroix sont retrouvés.

Dans les jours qui suivent, l’absence de gicleurs et de bornes d’incendie à proximité soulève le questionnement des citoyens et des médias.

C’est dans ce contexte d’incompréhension, d’interrogation et de stupeur que s’est amorcée l’enquête de la CSST.

Conclusions de l’enquête

Après 10 mois de travail, la CSST rend public son rapport d’enquête. Ce dernier identifie six causes potentielles de l’accident. Comme l’indique l’enquêteur Paul Bélanger, il est impossible de mettre le doigt sur la source réelle de l’explosion. « Puisque les témoins ont malheureusement péri dans l’incendie, et que le site est dans un tel état de détérioration, nous n’avons pas pu recueillir les preuves suffisantes pour cerner la cause véritable », explique-t-il.

Cependant, des pratiques non conformes ont été soulevées dans le rapport. D’abord, l’entreprise BEM utilisait alors des appareillages électriques, tels que des unités de chauffage ou des moteurs de portes de garage, qui n’étaient pas antidéflagrants. Des outils ferreux, pouvant causer des étincelles lors de l’utilisation, étaient également utilisés. Cette pratique est prohibée par la loi fédérale.

Encore plus inquiétant, les enquêteurs de la CSST ont trouvé sur place des pièces pyrotechniques préamorcées. La préamorce consiste à insérer l’allumette électrique dans la pièce pyrotechnique. Selon la réglementation, cette opération ne peut être réalisée qu’une fois sur les lieux d’un spectacle pyrotechnique. Dans le cadre de l’enquête, de telles pièces ont été trouvées dans des camions de livraison sur le site, entre autres. Le préamorçage aurait été pratique courante à BEM.

En plus de ces pratiques irrégulières, la CSST a soulevé le manque de consignes concernant les risques liés aux décharges électrostatiques, la manipulation dangereuse des pièces et les risques de friction sur une mèche en raison de l’installation des casiers du bâtiment M-5.

La CSST s’engage à diffuser les résultats de cette enquête à l’ensemble de l’industrie pyrotechnique du Québec.

Négligence?

Puisqu’un certain nombre de pratiques prohibées ont été soulevées, des questions liées à d’éventuelles pénalités s’imposent. Malgré que l’enquête sur le terrain soit terminée, les représentants de la CSST ne sont toujours pas en mesure de confirmer que des accusations de négligence seront portées. L’incertitude quant à la cause réelle de l’explosion rend cette décision particulièrement complexe.

« Nos services juridiques étudient le dossier pour voir si on parle de négligence. Les enquêteurs de la CSST ne sont pas en mesure de se prononcer là-dessus; ils ne font que clarifier les faits. Oui, il y avait des pratiques non conformes, mais aucune preuve matérielle ne démontre qu’elles soient la source de l’accident », explique Claude Lemire.

Si les instances juridiques concluent à une négligence de la part de l’employeur, les propriétaires de BEM risquent une amende de 2000 à 300 000 $.

Prévention déficiente

Des questions sur la prévention d’une telle tragédie demeurent sans réponse. En effet, pour obtenir la licence fédérale permettant l’entreposage et la distribution de pièces pyrotechniques et de matières explosives, une entreprise doit se soumettre à des inspections ponctuelles.Tel était le cas de BEM.

Questionné à ce sujet, Jean-Luc Arpin a expliqué que la dernière inspection du site de BEM avait été réalisée en novembre 2012. Avare de commentaires, il a refusé de divulguer le contenu du rapport d’inspection. Il est toutefois pertinent de se demander pourquoi les nombreuses anormalités soulevées par l’enquête de la CSST, surtout en ce qui concerne les pièces préamorcées, n’ont pas inquiété l’inspecteur fédéral et ne l’ont pas poussé à imposer des mises à niveau des installations et des procédures.

Jean-Luc Arpin s’est vu bombardé de questions par les journalistes, mais a conservé le même discours. Ces données sont classées confidentielles et ne sont pas accessibles. Il a toutefois fini par laisser entendre que des irrégularités avaient été observées en novembre 2012, mais « qu’elles ne méritaient pas un retrait de la licence de BEM, ou toute autre action immédiate ».

Réactions de BEM

L’entreprise a réagi au rapport de la CSST par voie de communiqué, jeudi. Selon elle, certaines des hypothèses retenues par la CSST sont tout à fait exclues.

Selon les artificiers employés par BEM, les appareils électriques présents dans le bâtiment M-5 n’étaient pas en marche au moment de l’accident, les disjoncteurs étant hors tension. Ils expliquent également que les outils ferreux étaient prohibés dans le bâtiment M-5 et que le travail réalisé par les deux victimes n’en nécessitait pas. Enfin, ils insistent sur l’absence de pièces préamorcées dans le même bâtiment.

Depuis l’automne 2013, BEM s’est soumise à l’ensemble des nouvelles réglementations de la Division de la réglementation des explosifs, et ses licences sont en vigueur.

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